À la rencontre d’un… avocat

L’opinion commune caractérise les avocats comme des personnes froides et sans morale, prêtes à tout pour gagner un procès. Mais sont-ils parfois confrontés à des cas de conscience ? Peuvent-ils mentir ? Jusqu’où sont-ils en mesure d’aller pour défendre leurs clients ? Maître Karim Boris Sebihat a répondu sans tabou aux questions de la rédaction. Il a également apporté sa vision sur le fonctionnement de la justice en France et sa politique sécuritaire.

Avec cette nouvelle rubrique « à la rencontre de »(Have a) blog break vous a déjà fait découvrir la profession de coiffeur, en cassant les stéréotypes souvent bien trop ancrés dans les mentalités. Cette fois-ci, nous vous narrons notre tête à tête avec Karim Boris Sebihat, un avocat qui n’a pas sa langue dans sa poche. Il a osé répondre sans censure à toutes nos questions. Son franc-parler permet de mieux comprendre qui sont ces hommes qui se cachent derrière de longues robes noirs, teintées d’un foulard blanc.

Karim Boris Sebihat

Avocat au barreau de Paris depuis près de quatre ans, Karim Boris Sebihat est un jeune avocat qui exerce beaucoup au pénal, que ce soit aux assises ou au tribunal correctionnel. Quand il plaide, c’est souvent de manière théâtrale. Il fait de grands gestes, écarte les bras, hausse le ton, s’énerve… « Je plaide avec mon style et ma personnalité. ‘Les belles phrases Louis XV’ c’est moins mon truc. J’essaye d’aller droit au but et d’être percutant, » nous confie t-il.

La vie d’un avocat

« J’ai défendu des assassins, des violeurs, je n’ai aucun problème avec ça »

Cigarette à la main, l’homme d’origine algérienne et russe répond à nos questions d’un air détendu. Assis sur son fauteuil en cuir, il bascule d’avant en arrière, puis soudain, écarquille les yeux lorsque nous lui demandons si son métier ne lui jamais causé de problèmes éthiques : « Un avocat ce n’est pas un juge. Quand je reçois un client et que j’accepte de défendre ses intérêts, je ne suis pas là pour juger. Je suis là pour assurer sa défense au mieux de ses intérêts. Après il y a l’avocat et la personne. Évidemment que je reste un être humain avec une morale, avec un regard, une vision et effectivement il y a des choses qui pourraient me déplaire. Mais c’est justement cela la difficulté du pénal. En général, je n’ai pas de soucis à défendreJ’ai défendu des assassins, des violeurs, je n’ai aucun problème avec ça. Mais si effectivement ça me pose un cas de conscience, la loi me permet d’appliquer ce qu’on appelle une clause de conscience. Là je refuse de m’occuper du client, et c’est dans son intérêt. […] J’ai hésité à prendre un dossier que je traite en ce moment. Pourtant, en général ça va, je n’ai pas de soucis à traiter les dossiers d’agressions sexuelles ou de viols. Mais là sur cette affaire c’est très délicat. Il s’agit d’une famille mise en cause pour des agressions sexuelles aggravées à l’encontre d’un mineur, en l’occurrence un enfant en bas âge. C’est particulier, ce n’est pas évident ».

« La vérité objective, ce n’est pas la vérité judiciaire »

mensonge

Une autre question commune nous brûle les lèvres. Un avocat peut-il mentir ? « La vérité objective ce n’est pas la vérité judiciaire, » nous répond-t-il sans vergogne. « La vérité judiciaire doit normalement se tirer d’un ensemble d’éléments qui vont être rapportés au tribunal. Je parle notamment du dossier de la procédure, des conditions dans lesquelles la personne a été interpellée, de ce qu’ont pu constater les fonctionnaires de police, des éléments matériels, des auditions du gardé à vue, des déclarations du plaignant… Avec tous ces éléments les enquêteurs essaient de comprendre et d’établir une vérité judiciaire. Moi, au niveau de mon travail, bien sûr je me base sur les mêmes éléments, sauf qu’effectivement en fonction de la particularité du dossier j’aurais plus tendance – contrairement au parquet – à orienter ces éléments qui sont objectifs et à en tirer de manière sérieuse et crédible une vérité qui se rapproche plus des intérêts de mon client.« 

« Une fois, on m’a proposé de me payer avec des prostituées »

Si les avocats sont parfois prêts à s’arranger avec la vérité pour défendre leurs clients, Karim Boris Sebihat ne transige pas avec la loi. L’homme est loin d’avoir le profil d’un avocat crapuleux, même si les pratiques illégales existent dans ce milieu : « Je suis avocat, donc je suis astreint à une déontologie très lourde. Pour aider mon client je ne vais pas lui fournir une arme, je ne vais pas garder sa cocaïne dans mon cabinet. Non ! C’est hors de questions ! Et je vous assure que j’ai eu des propositions. J’ai fait beaucoup de trafic de stupéfiants, et il faut faire très attention. Une fois, on m’a proposé de me payer avec des prostituées. Un client est venu avec des prostituées et m’a dit : ‘amusez-vous’… »

« Nous pouvons être sur écoute sur les affaires les plus sérieuses »

sur écoute

Quand on aborde la difficulté de conserver le secret professionnel, il nous répond avec une franchise déconcertante : « Le problème c’est d’adopter des réflexes rapides, parce-que sinon tu te retrouves avec de très gros problèmes ! » avant d’ajouter : « En plus, nous pouvons être sur écoute sur les affaires les plus sérieuses. »

Le cas lui est-il arrivé personnellement ? « Le bâtonnier est censé être informé quand un avocat est placé sur écoute. Mais bien évidemment que non on ne va pas me le dire… Sur une affaire concernant une bande de présumés trafiquants de stupéfiants, plusieurs d’entre nous étaient placés sur écoute. Je m’en suis rendu compte à cause d’une maladresse de la greffière. Donc il faut faire très attention. Il faut respecter les règles. »

Le fonctionnement de la justice en France

Le palais de justice de Paris. Crédit photo : Maxppp
Le palais de justice de Paris. Crédit photo : Maxppp

« Le procureur a des instructions : sur tel délit il faut taper plus fort, sur d’autres délits il faut être plus clément… »

Selon une étude récente, 87 % des Français estiment que la justice a besoin d’être réformée. Nous avons demandé son point de vue à maître Sebihat, qui paraît particulièrement désillusionné : « La justice en France, c’est une administration, ce n’est pas autre chose que cela. Et cette administration est tenue par des hommes. Qui dit des hommes, dit des préjugés, des raccourcis… Ce n’est pas la justice au sens ‘le glaive’, comme les jolis tableaux que vous voyez souvent dans les prétoires. Derrière la justice, il y a des êtres humains et il faut en tenir compte. Quand je vais plaider sur une audience, je me renseigne : qui est le président ? Quelle est la composition du tribunal ? Qui est le procureur ? Parfois l’opinion publique peut aussi exercer une pression. Il y a aussi la politique pénale derrière qu’exécute le procureur. Il a des instructions de sa hiérarchie : sur tel délit il faut taper plus fort, sur d’autres délits il faut être plus clément… »

« On peut faire des choses, mais il faut une réelle volonté politique »

Quand on lui pose la question du problème des places dans les prisons, l’avocat s’emporte : « Il y a trop de personnes en prison. Ça ne va pas les aider à se réinsérer. Il y a une politique de répression… Penser que mettre les gens en prison ça va arranger les choses et faire baisser la criminalité, c’est faux, c’est complètement faux ! » 

Par ailleurs, son opinion sur la politique sécuritaire est particulièrement perturbante : « En prison, surtout à Fleury-Mérogis, qui est la plus grande prison d’Europe, tu as essentiellement de petits jeunes délinquants là pour de petits délits. Il y a un certain déterminisme social. Quand on laisse des gens dans des conditions de misère, de chômage… On fabrique de la délinquance. Il y a une fabrique de la délinquance en France qui est, à mon avis, en partie volontaire. On fabrique aussi de la délinquance parce que c’est bon pour le système, pour que tu aies peur, pour que ton vote soit in fine orienté. On peut faire des choses, mais il faut une réelle volonté politique. » 

« La probation aide réellement à réinsérer les gens »

Christiane Taubira, actuelle garde des Sceaux et ministre de la Justice, est à l'initiative de la réforme pénale. Crédit Reuters
Christiane Taubira, actuelle garde des Sceaux et ministre de la Justice, est à l’initiative de la réforme pénale. Crédit Reuters

Bien qu’en partie désabusé, l’homme garde tout de même espoir en l’avenir : « Il y a des pistes de réflexion à creuser pour arranger les choses. Actuellement nous attendons une réforme très importante de la procédure pénale. Elle a été reportée, mais nous l’attendons. L’idée, à titre d’exemple, serait d’intégrer enfin en France un système qui a fait ses preuves – qui marche très bien sur une partie de l’Europe et au Canada aussi – la probation. La probation aide réellement à réinsérer les gens, à bien les surveiller et à les contrôler de manière à ne plus les revoir en prison. »

Article originel à consulter sur (Have a) blog break. Publication datant du 27 février 2014.

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